« L’humilité n’est surprise de rien »…

Ma bien chère fille,

Je crois bien comprendre les états dont vous me parlez. Je ne me défie pas de ceux qui vous laissent paisible ; mais il faut que, par prière d’abord, puis par effort, vous vous mainteniez dans cette paix, si quelque chose tend à vous en faire sortir. Vous pouvez bien recevoir comme de Dieu ces moments de plénitude intérieure ; mais gardez-vous d’y prendre appui : ce n’est ni le signe de la vertu, ni sa récompense ; c’est un encouragement donné à votre faiblesse ; et vous êtes certainement plus agréable à Dieu quand, réduite à vous-même, vous restez patiemment sèche et impuissante, que quand, soulevée par sa bonté, vous vous laissez ravir par ses attraits. La charité, c’est bien plus donner que recevoir. Pensez que Dieu s’enrichit de vos pauvretés, se désaltère avec l’eau qu’il vous retire et mange les fruits dont vous jeûnez. Ce mariage des âmes avec Jésus n’est pas un vain mot. L’âme chrétienne ne vit plus toute seule : elle partage mystiquement la condition humaine de son Epoux, et son Epoux partage aussi la sienne. Je suis bien sûr que vous vous seriez très volontiers tout ôté pour que votre époux ne manquât de rien : si vous l’aviez fait pour un homme, combien plus pour un Dieu ! L’homme eût demandé le pain de votre corps : Jésus veut celui de votre âme. Ne lui refusez rien ; et d’ailleurs, sachant bien qu’étant Dieu, il ne demande que pour avoir à donner davantage. Car nous serons nécessairement vaincus par lui en charité, et nous sommes si indigents, que si nous lui donnons quelque chose, il faut d’abord qu’il nous le donne. Après cela, l’âme éclairée d’en haut trouve à son indigence une douceur incomparable, parce qu’elle est avide, avant tout, de la gloire de Celui qu’elle aime, et elle sait qu’il la trouve d’autant plus que l’âme aimée par lui est plus petite et plus misérable.

Tâchez d’être égale en vos inégalités, et, de grâce, ne vous étonnez plus des mauvais sentiments qui sortent de votre fond. La merveille est qu’il n’en sorte pas de pires, et beaucoup plus souvent. Il faut s’acclimater à sa misère. L’humilité n’est surprise de rien. Elle sait que Dieu est tout bien, et que l’âme isolée de Dieu est capable de tout mal. Donc, plus de repentirs déraisonnables. Soyez miséricordieuse envers vous comme envers une petite enfant. Ne ressemblez pas à ces mères vaniteuses, qui s’emportent contre leurs petits, lorsque, devant le public, ils ont blessé leur amour-propre. Reprenez-vous, mais avec indulgence, cela ne fera pas mieux les affaires de votre nature, mais beaucoup mieux celles de la grâce : je veux dire que, paraissant vous traiter moins sévèrement vous vous corrigerez plus efficacement. En somme, il faut toujours imiter Dieu et être pour soi ce qu’il est pour ses chères créatures ; autrement, on manque à ce grand devoir envers soi-même, qui est une partie de la charité envers Dieu…

Je ne pense pas qu’il y ait d’orgueil dans votre désir de savoir : c’est un besoin naturel et légitime de votre esprit. Il faut qu’il ne dégénère pas en passion et qu’il s’apaise par la pensée des évidences éternelles, lesquelles sont, après tout, prochaines. Mais, pourvu qu’on garde la paix et qu’on se résigne aux limites que tracent à nos compréhensions l’état présent et la volonté de Dieu manifestée par les circonstances, il est bon de vouloir connaître. L’amour, qui est la conclusion de toutes choses procède en Dieu et en nous de la connaissance, et c’est une erreur déplorable de croire que la foi exclut l’intelligence ou lui est préférable. La foi aux choses surnaturelles est préférable, et de beaucoup, à la science des naturelles ; mais la science des surnaturelles est préférable à la foi qu’on y doit avoir. « Le sentier des justes, dit le Saint-Esprit, est semblable à la lumière du matin, qui va croissant jusqu’au plein midi. » Cela est vrai en tous sens : de leur esprit comme de leur cœur, de la lumière de l’un comme de la pureté de l’autre, laquelle consiste surtout en leur sainteté et leur charité. Donc, ne vous gourmandez pas de vouloir comprendre les choses de Dieu ; car les comprendre est votre fin dernière, et vous devriez vous accuser, si vous ne désiriez point y arriver. Mais, quand Dieu lui-même, par le défaut de loisir ou de secours, vous arrête, soumettez-vous et dites à votre esprit de faire quarantaine avant d’entrer au port. Je suis noire, dit l’Epouse, c’est-à-dire ignorante, mais je suis belle parce que je suis obéissante et que contenter Dieu m’est toutes choses…….

Adieu, ma fille, je vous bénis et suis, dans la charité de N.S.,

Votre tout dévoué père,

Charles, pr.

Lettre 1, du 19 août 1853, extraite du premier tome de Correspondance de direction spirituelle de Monseigneur Charles Gay