Avis sur l’oraison

Ma chère fille en N.S. J.C.,

Moi aussi je suis content que vous soyez forcée de m’écrire ; et ces lettres, où vous jetez simplement vos impressions, m’aident mieux à vous connaître qu’un entretien au confessionnal. Je vois sans surprise aucune, que vous tenez vous-même, à présent, à continuer l’épreuve de votre conversation mentale avec Dieu. Je serais même surpris si ce petit noviciat n’aboutissait pas à une profession ; j’entends à une habitude, prise pour toute votre vie, de parler ainsi cœur à cœur avec Dieu. Ce sera là, pour vous, la source de grands progrès, et vous en direz, un jour, ce que Salomon disait de la Sagesse : « Tous les biens me sont venus avec elle ». Mettez-vous, du reste, de plus en plus au large en ceci et que toute votre méthode soit d’aimer Dieu. L’esprit, en un tel exercice, n’est que le très humble serviteur du cœur, et le cœur se trouve parfois en telle disposition que ce serviteur lui devient inutile : il le faut alors congédier sans scrupule. Ne redoutez point vos familiarités. Saint Bernard dit : « L’amour, oublieux de la dignité, arrive à l’oubli du respect ». Et la vérité est que ni le respect ni l’adoration ne perdent à ces filiales irrévérences. S’imaginer qu’on est aux pieds de Jésus-Christ est un secours que se donnent tous ceux qui prient ; et ce n’est point une pure imagination, puisque, Dieu étant toujours là où nous sommes, nous avons toujours à côté de nous et même en nous, le principal de Jésus-Christ, qui est sa divinité. Prenez donc pour vous cette parole qu’il dit plusieurs fois dans l’Evangile : « C’est moi, ne craignez pas » ; « Dilatez votre cœur et il le remplira ». La vivacité de vos émotions, outre qu’elle tient à votre nature, tient aussi à la nouveauté dont est, pour vous, cette intimité avec Dieu. C’est une infirmité qu’une plus longue pratique des choses divines guérira. Le signe de l’opération de Dieu est moins l’exaltation que la paix. Il arrive bien quelquefois que son opération exalte ; mais c’est tout passagèrement ; cela arrive d’autant moins que l’âme est plus forte, et la fin est toujours la paix intérieure. Il n’y a que Dieu, ma chère fille, qui soit toujours égal à lui-même, parce que sa vie n’est point une vie successive. Les Bienheureux, dans la gloire, participent à cette fixité dans la mesure de leur mérite, laquelle est celle de leur amour ; ici, plus on est saint, moins on a de vicissitude et d’inégalité dans la charité. Saint Paul disait : « Qui me séparera de la charité de Jésus-Christ ? Sera-ce la faim, ou le glaive, ou l’angoisse, ou la persécution ou la mort ? Ah ! je sais bien que rien au monde ne me pourra séparer de la charité de mon Dieu qui est en Jésus-Christ ». Son amour n’avait donc point d’alternative, quoique je ne voulusse point assurer qu’il n’y eût pas, même en un cœur si fidèle, des moments d’une moindre ferveur, ceci étant la condition presque inévitable de la vie présente. Mais, sans même en être au degré d’amour pour Dieu qu’avait saint Paul, il y a une sorte d’égalité qui est possible en ce monde et accessible à tous les chrétiens. Seulement, il faut se garder de la chercher dans le sentiment : c’est dans la volonté seule qu’elle peut être et qu’elle est, quand elle existe en nous. Jusqu’à un certain point elle est déjà chez vous.

Quant à ce qui est de comparer cette charité envers Dieu avec l’amour naturel et sensible, que vous avez eu et dont vous vous sentiriez encore capable pour la créature, c’est bon de s’humilier un peu par cette comparaison ; mais il faut cependant comprendre que ces deux amours ne sont point du tout de même nature, et que telle âme, dont un nom ou un souvenir va mettre tout en feu la sensibilité, s’il s’agit de faire un péché, surtout un péché mortel, en favorisant ce souvenir dangereux, le repoussera avec énergie, encore que le nom et le souvenir de Dieu l’émeuvent beaucoup moins fortement. C’est assez pour qu’on soit fondé à conclure qu’elle aime bien moins la créature que Dieu.

Vous avez une appréhension de la règle que je respecte en une mesure, mais qui est exagérée. Elle l’est quant à ce qui vous concerne, car je ne vous ai donné aucune règle ni, à part l’essai d’une conversation fort libre avec Dieu, imposé aucune pratique. Elle l’est en général, parce que, lorsque, dans la direction des âmes, on soumet quelqu’un à une règle, on ne fait que réduire en captivité l’homme animal et inférieur, lequel est bien, depuis le péché, ce mulet sans intelligence à qui le mors et la bride sont nécessaires, voire l’éperon quelquefois, pour assurer et étendre la liberté de l’homme spirituel et supérieur, seul capable des choses de Dieu. Tout aboutit donc à délivrer notre âme et à l’unir par l’intelligence à la vérité, par la volonté à l’amour infini…

Ne vous défiez pas de l’ordre : tout ce qui est de Dieu est en ordre, dit saint Paul, et l’ordre est le signe de la présence et du règne de Dieu dans une vie. Je vous crois assez d’énergie dans le caractère pour accepter généreusement l’épreuve la plus mortifiante pour vos goûts, si on vous l’imposait par obéissance ; mais je souhaite que vous ne vous inquiétiez pas de choses imaginaires, que vous ayez confiance en Dieu quant à ce qu’il pourra m’inspirer pour votre bien, et que vous usiez toujours, avec simplicité, de la liberté où je vous ai mise de me dire toutes vos impulsions, m’en laissant juge.

Je suis content que vous alliez à M.. où vous trouverez l’assistance si éclairée du cher et bon abbé de***. Si vous y voyez de l’utilité pour votre âme, il va sans dire que vous pourrez lui montrer mes lettres. Je ne vois non plus aucun inconvénient à ce que vous alliez à M… Si quelque chose survenait, là où ailleurs, et que vous sentiez le besoin de m’écrire, faites-le et je m’empresserai de vous donner tout le secours que Dieu permettra. J’ai vu avec plaisir que la réalisation de votre projet n’était pas jugée impossible à M… : je recommanderai la chose à Dieu. Si nulle autre porte ne s’ouvrait devant vous et que l’abbé de *** l’approuvât, je pourrais essayer de heurter à celle de l’hôpital de Limoges. Ce serait un pis-aller, mais peut-être le préféreriez-vous encore à l’état présent. Nous verrons cela suivant le cours que prendront les choses. Adieu, ma chère fille. Ne dites plus que vos prières ne valent rien, car vous priez en union avec Jésus-Christ. Priez parce que c’est la volonté de Dieu : priez pour le prochain parce que c’est une charité, et laissez humblement à Dieu le soin d’attribuer à vous et aux autres le fruit de vos prières.

Adieu, je vous bénis.

Votre tout dévoué père, Charles, Pr.

Lettre 10 du premier tome de Correspondance de direction spirituelle