De Noël au nouvel an avec une lettre d’exception

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Le 30 décembre 1850

 La vie n’est que dans le progrès ; nous sommes mourants quand nous languissons, nous mourons quand nous nous arrêtons d’aller à Dieu en qui est toute notre vie. Je pense que la fête de Noël aura été pour vous une source de grâces abondantes. Ces grâces d’enfance conviennent particulièrement à votre âme. Vous êtes grande et hautaine naturellement, l’indépendance vous plaît. Oh ! qu’il fait bon à une âme orgueilleuse d’aller se jeter aux pieds de ce Verbe abrégé et que bienheureuse elle serait de pouvoir s’apetisser assez pour pouvoir se coucher avec l’Enfant Jésus dans cette toute petite crèche. Je désire que vous fassiez là ces temps-ci votre séjour spirituel et que plusieurs fois par jour vous appliquiez votre esprit, votre cœur surtout, à ce nouveau-né qui est né pour vous.

Ne séparant jamais ce que Dieu a uni, donnez toujours, en même temps qu’un acte d’amour à Jésus, un acte d’amour à Marie et à Joseph. Pour cela ne sortez pas de vous-même : vous savez bien que Jésus y est, et Jésus n’est pas sans ses mystères. Vous le trouverez donc enfant, au fond de vous-même ; et quoique Marie et Joseph ne soient point en vous comme lui, cependant ils sont en lui par l’amour singulier qu’il leur porte et l’amour qu’eux aussi lui portent, de sorte que, d’une certaine manière, vous êtes aussi proche d’eux. Agissez souvent par l’esprit de l’Enfant Jésus qui est un esprit d’une suavité merveilleuse et d’une divine simplicité. Il vous portera à une extrême dépendance à l’égard non seulement de Dieu mais de toute créature pour l’amour de Dieu, comme Jésus était soumis non seulement à son Père, à Marie, à Joseph, au prêtre qui le vint circoncire, aux Mages qui sûrement le portèrent dans leurs bras pour l’embrasser, à Siméon, pour l’amour de son Père. Il vous fera petite en vous-même, et comme un vrai néant devant la majesté du Père dans l’oraison.

Priez beaucoup : l’Enfant Jésus ne faisait point autre chose dans cet état d’enfance : plus tard, il prêchait, il voyageait : mais dans ce premier mystère, il ne fait rien que prier. Et cependant, voyez les effets admirables de cette prière, car sans doute que c’est elle qui par la voix des Anges va inviter les bergers à venir, et plus tard par l’étoile va chercher les Gentils en la personne des Mages. Oh ! priez beaucoup ; et sans vous départir jamais de vos occupations régulières, donnez à la prière le plus de temps possible, et faites même ce que vous faites en esprit de prière. Jésus passait les nuits en oraison et le jour il prêchait le peuple : et certainement il prêchait en esprit d’oraison, car son âme, tout en envoyant à ses lèvres ces incomparables paroles qui nous vivifient encore à l’heure présente, ne cessait de contempler la face de Dieu son Père ; et c’est dans le secret de cette face, qu’il puisait ces torrents de clartés douces et pures qui ont illuminé le monde. Vous devez être (en tant que vous êtes l’organe de Jésus) une Epiphanie. Eh bien ! voyez l’ordre des mystères ; un mystère de petitesse, un mystère de prière, et un mystère de conversion, de vocation : de conversion telle que les Mages convertis deviennent apôtres et martyrs, comme le rapporte une vénérable tradition.

Priez donc, ou plutôt faites que Jésus prie librement en vous, et pour cela apaisez beaucoup devant la majesté de sa présence vos mouvements intérieurs, ne soyez pas vive ni soudaine. Recevez la prière que vous faites et l’action que vous agissez.

Puis vous devez puiser dans ce mystère une grâce de bonne Supérieure. Voyez cet Enfant en lui-même. C’est le plus petit de ceux qui sont ou viennent dans cette étable : soyez ainsi en esprit au milieu de vos Sœurs. Il était le plus petit par condescendance, sans doute que vous êtes la plus petite en réalité, car laquelle de vos sœurs êtes-vous sûre, qui ne serait pas déjà une sainte, si elle avait reçu les grâces dont Dieu vous a comblée et vous comble ? Cependant, quoique le plus petit, Jésus était le centre et la raison de tout ce qui se faisait ; il gouvernait et Marie, et Joseph, et les Anges, et les bergers, et les rois par une influence secrète qu’il puisait en sa propre divinité et répandait suavement dans les âmes.

Méditez bien tout ceci, le Saint Esprit vous l’apprendra mieux que je ne saurais le faire.

Allons, je vous quitte, en vous souhaitant pour cette nouvelle année, la seule chose souhaitable et je pense souhaitée par vous : l’amour de Jésus Christ, et l’amour de tous les hommes pour Jésus Christ. Commencez cette année comme si c’était la dernière et mettez fortement la main à l’œuvre uniquement nécessaire de votre sanctification.

Charles Gay pr.

Lettre inédite, à Mère Thérèse-Emmanuel (1816-1888), religieuse de l’Assomption.

Un dimanche dans « la joie »

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En ce dimanche, plaçons-nous avec Mgr Gay dans l’état intime et éternel du Christ et de Dieu : la joie.

La joie est la première en date dans la vie de Jésus, la première occupante de son âme et le fond même de son état de Dieu incarné. Elle est le support de tout le reste de ses états humains, et elle en est aussi la conclusion. La douleur même qui, dans le mystère du Christ, a une part si considérable qu’elle paraît infinie à tout œil qui n’est pas celui de Dieu, la douleur y est mise au service de la joie. La douleur n’est d’ailleurs et ne peut jamais être qu’un fait secondaire et relatif, elle n’est pas de soi un fait divin.

Pour peu qu’on réfléchisse, on comprend pourquoi la joie est, naturellement et nécessairement, dans l’âme à jamais bénie de Jésus, quelque chose de primordial, de fondamental et d’immuable : la joie est le repos et l’épanouissement de l’être dans la vérité, l’amour et l’harmonie. Tel est l’état de Dieu, son état essentiel. Tel est aussi l’état originel et radical de toutes ses créatures. Or, en aucune créature, Dieu n’a plus librement et divinement agi que dans l’âme à laquelle il a uni son Verbe ; aucune n’a été, dès son origine, plus vraie, plus juste, plus pure, plus simple, plus parfaite et sainte en toute manière et de tout point, que cette âme sacrée du Sauveur.

Extrait de l’élévation IX, rééditée dans Pages spirituelles.

Poursuivons notre méditation avec cet extrait du chapitre de De la Vie et des Vertus Chrétiennes consacré à l’abandon. Mgr Gay y décrit la joie comme l’un de ses fruits :

L’abandon cause la joie… La joie, nous la voulons tous, et tout en nous la veut sans cesse. L’âme divinement éclairée et sainte va souvent d’elle-même au-devant de la croix. Ne vous y trompez pas c’est encore la joie qu’elle y cherche ; cette joie haute, pure, incomparable, qu’on ressent à prouver son amour en s’immolant pour celui qu’on aime. Eh bien ! voulez-vous un secret pour être constamment joyeuses? je dis un secret ; il est trop clair que c’en est un, car dans cette multitude sans nombre qui cherche incessamment la joie, regardez combien la trouvent. Et ne pensez pas que vous, épouses du Christ, vous, disciples du Crucifié, et crucifiées par vœu au monde et à la chair, vous fassiez fausse route en recherchant la joie. Ce serait trop peu dire que cette recherche vous est permise ; je dirai qu’elle est obligatoire. Elle est la conséquence rigoureuse de votre foi, des paroles que Dieu vous adresse, des promesses qu’il vous fait, des espérances qu’il vous ordonne d’avoir, de l’amour étrange qu’il vous porte , des grâces sans mesure et sans prix par lesquelles il l’a témoigné , enfin de la merveilleuse destinée qu’il vous prépare. Chercher la joie, c’est avoir compris son baptême, c’est l’honorer et le cultiver. Chercher la joie, c’est chercher le ciel qui est la joie de la vérité, la vérité de la joie, la source et l’océan de ces joies véritables dont l’âme sainte est la mère et dont le père est l’Époux divin. Chercher la joie, c’est donc chercher Dieu ; et être joyeux, c’est lui rendre justice ; c’est publier que son joug est doux, et qu’il n’y a pas de bonheur pareil à celui de ses serviteurs. C’est prêcher son saint Évangile : car pensez-vous que si l’on voyait tous les chrétiens joyeux, ce ne fût pas une bonne preuve de la divinité du christianisme, et un attrait pour y gagner tant de malheureux qui ne s’en éloignent que parce qu’ils s’en défient et qui souvent ne s’en défient que parce que la forme extérieure des chrétiens leur fait peur ? C’est aussi la meilleure, on peut dire l’unique voie pour avancer votre sainteté , et assurer ce qui vous importe le plus au monde, votre persévérance dans l’amour de Dieu. comptez les maux qui viennent de la tristesse, les resserrements qu’elle produit à l’égard de Dieu et du prochain, les doutes dont elle tourmente l’esprit, les fantômes dangereux dont elle obsède ‘imagination, la langueur où elle jette l’âme, le découragement qu’elle lui persuade, l’inertie où elle la retient, la stérilité dont elle la trappe, comptez les scandales qu’elle cause journellement, en repoussant les âmes d’une piété dont on peut croire qu’elle est l’effet naturelle et la physionomie normale ; comptez enfin ceux qu’elle a fini par perdre misérablement après avoir été leur supplice en ce monde ; et alors vous saurez quelque chose des biens merveilleux cachés dans la joie spirituelle. vous pouvez donc, vous devez donc chercher la joie, vous tenir dans la joie et y vivre…

Il n’est pas absolument rare que cette joie soit sensible. D’autres fois, et le plus souvent, elle demeure exclusivement spirituelle. Pour l’atteindre, il faut que l’âme se retire de tous ses sens, et gagne, pour ainsi parler, la cime de ses puissances. Mais de même que si les eaux débordées inondent les vallées et forcent les habitants à gravir les montagnes, ces réfugiés y trouvent un air plus pur et une lumière plus sereine ; de même aussi, en émigrant dans ses propres hauteurs, l’âme goûte une joie d’autant plus réelle et plus vive qu’elle est plus céleste. A vrai dire, c’est là plus que partout ailleurs qu’elle comprend ce que l’Écriture nomme la manne cachée, et ce qu’il y a de délices surhumaines signifiées par ces mots de saint Paul : « Qui adhère à Dieu est avec lui un seul et même esprit » (1 Co 6, 17).