Bon carême

Il faut sans doute renoncer à nous voir ce Carême, chère enfant, ce que je désirais autant que vous. Dieu nous fera cette grâce plus tard. Et quel mot dira jamais notre âme, en réponse à l’une de ses volontés, quelle qu’elle soit, sinon le mot, le doux mot de l’action de grâces ? Ah ! mon enfant, sommes-nous heureux d’être ainsi conduits en toutes choses par une sagesse infaillible et un amour, que nous savons immuable en même temps qu’infini ! Avons-nous assez raison de nous réduire à un abandon confiant, paisible, filial ! et croyez-vous qu’une créature puisse rendre à son tant aimé Créateur un hommage plus digne de lui et qui soit plus de son goût ? « La marque de leur race, dit l’Ecriture, en parlant des enfants de Dieu, leur caractère natif, ce qui les fait voir ce qu’ils sont et les distingue des autres, c’est la dilection et l’obéissance. »  Les deux, fondus ensembles, n’est-ce pas l’abandon ? N’en sortons pas ; nous sommes sûrs, comme on  peut l’être en ce monde, d’éviter tout écart et d’arriver au terme par la voie royale, la sainte voie qu’a ouverte, tracée et suivie Jésus-Christ, y semant toutes ses grâces et l’arrosant de son sang.

Ma chère enfant, je bénis ce Maître divin des sentiments, pensées, résolutions dont il emplit votre cœur, où d’ailleurs il réside, et avec complaisance, croyez-le bien. Votre être, qui est si bon, est son œuvre et comme la splendeur de sa présence en vous. Je comprends, du reste, que, le possédant ainsi, vous quittiez toute sollicitude et sur les événements à venir et sur la forme du service qu’il vous demandera. Qu’importe pour une âme qui ne veut que lui plaire et s’écrie comme saint Paul : qui me séparera de lui ? Telle êtes-vous. Vivez dans une paix profonde, inaltérée, inaltérable. Votre confiance touchant le point de la volonté de Dieu sur votre vie présente est plus que justifiée. Vous allez moins au temple : la volonté divine vous fait vous-même un temple ! Vous êtes moins libre pour aller vous agenouiller devant le tabernacle ; mais votre cœur en est un, et Jésus vous y parle : vous ne cessez pas d’être avec lui ! Assurément vous pourriez bien demeurer ainsi jusqu’à la mort, certaine que la mort, après une vie semblable, serait votre naissance à la vie éternelle.

En somme, vous le voyez, chère enfant, je n’ai qu’à vous encourager, à me réjouir avec vous, en Jésus, des soins jaloux, assidus, touchants, qu’il prend de votre âme, et à vous redire que, par sa grâce et dans son esprit, je sens toujours davantage combien Dieu me donne cette âme et la fait de ma famille intime. Je prie tous les jours pour vous à la sainte Messe et avec toute la ferveur de mon cœur ; je m’assure que vous me le rendez ; et combien j’en suis reconnaissant, sachant et le besoin qu’en a mon indigence et le profit qui m’en doit revenir ! Aidez-moi ; car, tout retiré que je sois pour le temps qu’il plaira à Dieu, je suis évêque et veux et dois servir l’église en évêque. C’est une obligation bien grave et j’y pense très souvent. Ce matin encore, à l’oraison, regardant devant Jésus ma vie d’ici si facile et si douce, apparemment aussi si peu féconde, je me disais : Que fais-je ? Et Jésus semblait me répondre : J’étais évêque aussi, – et que faisais-je à Nazareth ? Mais alors, il faudrait que je vécusse intérieurement comme lui à Nazareth ; et c’est pour cela, plus encore que pour mes travaux écrits (quoique pour ces travaux aussi, que je voudrais si remplis de Dieu qu’ils pussent le donner abondamment aux âmes), c’est pour cela, dis-je, que c’est une grande charité de beaucoup prier pour moi.

Que de choses à vous dire, si l’on pouvait se voir ! Mais, vive Jésus, en qui je vous bénis de toute mon âme et comme une vraie enfant de grâce !

Ch. Evêque

Lettre XVII non datée issue de la troisième correspondance du premier Tome de lettres de direction spirituelle. Elle date probablement des années 1882-85, du début de la retraite de Mgr Gay.