Pâques avec Jésus…

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Pour vivre le mystère de la Résurrection, nous vous proposons ce texte de Mgr Gay tiré des Elévations. On y trouve des traits typiques du maître spirituel : perception vive de l’union hypostatique, puis l’expansion de la vie de Jésus, qui, ne s’arrêtant jamais chez Charles Gay à lui seul, se répand dans la Création et dans son Corps Mystique. Joyeuse Pâque !

DU PREMIER ACTE QUE FIT JÉSUS EN SORTANT DU TOMBEAU.

               O mon divin Ressuscité, votre gloire toute ruisselante de grâce et pleine d’attraits souverains ne fait que provoquer en nous, avec de plus vives admirations, des curiosités plus hardies et plus saintes. Tout ce qui est de vous nous est cher, plus cher que tout au monde, et vous-même daignez nous dire que cela nous appartient.  Il parlait dans votre lumière celui qui s’écriait : « Ma part à moi, mon héritage à moi, mon domaine à moi, c’est le Seigneur »[1]. Et nous avons pour le dire de meilleurs titres que lui : « notre part, c’est le Seigneur », et le Seigneur, c’est vous. Et pour parcourir cet héritage sacré, le sonder, en tirer les trésors sans nom qu’il renferme, vous nous donnez votre Esprit-Saint « qui scrute tout »[2], qui peut tout, et en qui tout nous devient possible.

Quel fut donc, ô mon Jésus, le premier acte de votre sainte âme quand, se réunissant d’elle-même à son corps par sa vertu divine, elle le fit traverser la pierre et sortir du tombeau ? Ah ! nous n’en saurions douter, et il me semble que c’est l’évidence : ce fut un regard intérieur donné à votre Père céleste, un hommage d’adoration rendu à la trois fois sainte Trinité, un acte de religion et d’amour, trop parfait pour être exprimable.

Si « en entrant dans le monde » par votre Incarnation bénie, vous aviez avant tout adoré votre Père, vous livrant à lui tout entier pour être son serviteur et à la fin sa victime[3], qui ne voit qu’en cette entrée nouvelle que vous faisiez dans son monde à lui, nous quittant pour rentrer dans son sein, laissant nos ombres pour ses splendeurs, nos larmes pour sa joie, notre vie basse et pénible pour sa vie libre et glorieuse, vous vous offrîtes à lui de nouveau, vous prosternant devant ses droits, baisant son sceptre que bientôt pourtant vous alliez tenir avec lui, lui rendant son mandat, le lui montrant pleinement accompli, et son dessein réalisé, et son honneur vengé, et son amour vainqueur. Cet acte était la fleur de tant de sacrifices que, au dedans et au dehors, vous aviez faits pour lui sur la terre ; il les comprenait tous, les résumait, les couronnait. Toute votre vie sainte et immolée s’y écoulait et y passait comme à l’état de quintessence; tout y était complet, et à ce point de consommation où les choses ne se modifient plus, ayant atteint leur terme et dès lors subsistant toujours. Et tout étant conclu pour vous du côté de la terre, cet acte inaugurait tout du côté du ciel; il était le début de votre vie glorieuse. O Jésus ! que tout cela est saint ! quel mouvement ! quel élan ! quelle paix ! quelle plénitude ! quelles vertus ! quel encens ! quel culte, et qu’il est digne de Dieu ! quel moment dans votre vie, mon Sauveur !

Dieu qui recevait tant de vous depuis votre Incarnation, qui, pour mieux dire, vous recevait vous-même sans cesse et tout entier à l’état de louange et d’oblation, n’avait pas cependant reçu encore un don semblable. Vous lui restituiez tout ce qu’il vous avait donné ; vous n’étiez plus en face de lui qu’une gratitude vivante et infinie; vous lui renvoyiez toute votre gloire personnelle, et d’autant plus qu’en ce moment-là même, il vous inondait de la sienne. Vous n’étiez que sa chose, pensiez-vous, disiez-vous, et n’aviez fait que son œuvre ; tout venait de sa volonté, de son opération, de sa grâce. Vous adhériez d’ailleurs à lui, selon votre nature humaine, avec une énergie incomparable ; vous communiiez à lui comme lui-même communiait à vous. Il se passait dès lors entre votre humanité et Lui quelque chose d’analogue à l’effusion immanente des trois personnes divines l’une dans l’autre. Et entrant ainsi en Dieu par votre première action pascale, vous n’y entriez pas tout seul. Ah! vous n’avez jamais été, vous ne serez jamais tout seul, ô amour dont le nom est « une huile répandue »[4]. Vous rapportiez à Dieu et, pour ainsi parler, étaliez devant ses yeux ravis, sa chère Création rachetée, pardonnée, purifiée, sanctifiée, reflétant son image, revêtue de votre forme, et tout enveloppée dans votre propre clarté ! Elle n’était pas seulement un trophée de conquête, une perle achetée à prix de sang, une brebis égarée retrouvée par son bon Pasteur et ramenée dans la paix du bercail (même sous cet aspect, c’était déjà une vraie magnificence : mon Dieu ! l’humanité, le monde, tout ce grand ouvrage des six jours « arraché aux ténèbres et transféré pour l’éternité dans le royaume de la lumière »[5], parvenant à sa fin, connaissant son Créateur, le voyant face à face, l’aimant, le bénissant, l’exaltant, le glorifiant, encore un coup c’était sublime et comme inestimable ; mais le comble, c’est que cette Création, et surtout cette humanité devenait, par votre volonté formelle et votre grâce, une portion vivante de vous-même. Vous en aviez fait votre corps dont chaque baptisé est un membre. Crucifiée et morte en vous et avec vous, elle ressuscitait maintenant en vous et avec vous, en attendant de monter au ciel avec vous et comme vous.

Tout cela, mon Jésus, fut compris dans ce premier acte libre qui suivit votre résurrection, jaillissant des profondeurs intimes de votre sainte âme, et se traduisant au dehors, peut-être par une parole, peut-être par un prosternement, à tout le moins par un regard élevé vers les cieux. Merci, ô Sauveur adoré et fidèle, merci de tout, merci pour tous. De sentir que vos bienfaits dépasseront toujours notre reconnaissance, ne fait que l’encourager et la rendre plus vive. Jusqu’où s’étend notre être vous voyez bien du moins que notre gratitude s’étend.

QUATRE-VINGT-ONZIÈME ÉLÉVATION

[1] Ps 15, 5.

[2] 1 Co 2, 10.

[3] Ps 39, 9.

[4] Cant 1, 2.

[5] Col 1, 13.

 

Mgr Gay, participant de l’exposition Liszt à Chateauroux !

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Le musée Bertrand de Châteauroux offre jusqu’au 31 décembre 2016 une exposition  « Liszt, de Paris à Budapest en passant par le Berry ». Parmi les souvenirs du pianistes et de son entourage, l’amitié avec Charles Gay est mise en valeur : sont exposés un portait de Charles Gay, une lettre à Liszt datée du 12 mai 1838, certaines de ses partitions de jeunesse et un billet de Liszt à son vieil ami, daté du 31 mars 1886. L’amitié qui liait les deux musiciens, les deux chrétiens aux parcours pourtant si différents se trouve donc exceptionnellement honorée. Il faut souligner et remercier le travail de toute l’équipe des Lisztomanias qui a contribué à la richesse de l’exposition.

Pour participer à cette mémoire de leur relation, voici deux lettres de 1838 de Charles Gay à sa sœur Céline, qui, pianiste douée (élève de Chopin) avait certainement eu l’occasion de rencontrer le maître hongrois à Paris. On y découvre un Charles Gay, enthousiasmé par ses retrouvailles avec Liszt en Italie du Nord. Charles était alors en voyage avec son frère Victor.

Deux lettres à Céline Gay sur les retrouvailles amicales de Gay et de Liszt en Italie (1838).

Grâce soit rendue pour cette exposition et demandons par l’intercession de ces deux amis, une meilleure perception de leurs œuvres respectives, notamment dans le nœud qui les liait et, à n’en pas douter les lie encore dans les cieux : le Christ !

Un dimanche dans « la joie »

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En ce dimanche, plaçons-nous avec Mgr Gay dans l’état intime et éternel du Christ et de Dieu : la joie.

La joie est la première en date dans la vie de Jésus, la première occupante de son âme et le fond même de son état de Dieu incarné. Elle est le support de tout le reste de ses états humains, et elle en est aussi la conclusion. La douleur même qui, dans le mystère du Christ, a une part si considérable qu’elle paraît infinie à tout œil qui n’est pas celui de Dieu, la douleur y est mise au service de la joie. La douleur n’est d’ailleurs et ne peut jamais être qu’un fait secondaire et relatif, elle n’est pas de soi un fait divin.

Pour peu qu’on réfléchisse, on comprend pourquoi la joie est, naturellement et nécessairement, dans l’âme à jamais bénie de Jésus, quelque chose de primordial, de fondamental et d’immuable : la joie est le repos et l’épanouissement de l’être dans la vérité, l’amour et l’harmonie. Tel est l’état de Dieu, son état essentiel. Tel est aussi l’état originel et radical de toutes ses créatures. Or, en aucune créature, Dieu n’a plus librement et divinement agi que dans l’âme à laquelle il a uni son Verbe ; aucune n’a été, dès son origine, plus vraie, plus juste, plus pure, plus simple, plus parfaite et sainte en toute manière et de tout point, que cette âme sacrée du Sauveur.

Extrait de l’élévation IX, rééditée dans Pages spirituelles.

Poursuivons notre méditation avec cet extrait du chapitre de De la Vie et des Vertus Chrétiennes consacré à l’abandon. Mgr Gay y décrit la joie comme l’un de ses fruits :

L’abandon cause la joie… La joie, nous la voulons tous, et tout en nous la veut sans cesse. L’âme divinement éclairée et sainte va souvent d’elle-même au-devant de la croix. Ne vous y trompez pas c’est encore la joie qu’elle y cherche ; cette joie haute, pure, incomparable, qu’on ressent à prouver son amour en s’immolant pour celui qu’on aime. Eh bien ! voulez-vous un secret pour être constamment joyeuses? je dis un secret ; il est trop clair que c’en est un, car dans cette multitude sans nombre qui cherche incessamment la joie, regardez combien la trouvent. Et ne pensez pas que vous, épouses du Christ, vous, disciples du Crucifié, et crucifiées par vœu au monde et à la chair, vous fassiez fausse route en recherchant la joie. Ce serait trop peu dire que cette recherche vous est permise ; je dirai qu’elle est obligatoire. Elle est la conséquence rigoureuse de votre foi, des paroles que Dieu vous adresse, des promesses qu’il vous fait, des espérances qu’il vous ordonne d’avoir, de l’amour étrange qu’il vous porte , des grâces sans mesure et sans prix par lesquelles il l’a témoigné , enfin de la merveilleuse destinée qu’il vous prépare. Chercher la joie, c’est avoir compris son baptême, c’est l’honorer et le cultiver. Chercher la joie, c’est chercher le ciel qui est la joie de la vérité, la vérité de la joie, la source et l’océan de ces joies véritables dont l’âme sainte est la mère et dont le père est l’Époux divin. Chercher la joie, c’est donc chercher Dieu ; et être joyeux, c’est lui rendre justice ; c’est publier que son joug est doux, et qu’il n’y a pas de bonheur pareil à celui de ses serviteurs. C’est prêcher son saint Évangile : car pensez-vous que si l’on voyait tous les chrétiens joyeux, ce ne fût pas une bonne preuve de la divinité du christianisme, et un attrait pour y gagner tant de malheureux qui ne s’en éloignent que parce qu’ils s’en défient et qui souvent ne s’en défient que parce que la forme extérieure des chrétiens leur fait peur ? C’est aussi la meilleure, on peut dire l’unique voie pour avancer votre sainteté , et assurer ce qui vous importe le plus au monde, votre persévérance dans l’amour de Dieu. comptez les maux qui viennent de la tristesse, les resserrements qu’elle produit à l’égard de Dieu et du prochain, les doutes dont elle tourmente l’esprit, les fantômes dangereux dont elle obsède ‘imagination, la langueur où elle jette l’âme, le découragement qu’elle lui persuade, l’inertie où elle la retient, la stérilité dont elle la trappe, comptez les scandales qu’elle cause journellement, en repoussant les âmes d’une piété dont on peut croire qu’elle est l’effet naturelle et la physionomie normale ; comptez enfin ceux qu’elle a fini par perdre misérablement après avoir été leur supplice en ce monde ; et alors vous saurez quelque chose des biens merveilleux cachés dans la joie spirituelle. vous pouvez donc, vous devez donc chercher la joie, vous tenir dans la joie et y vivre…

Il n’est pas absolument rare que cette joie soit sensible. D’autres fois, et le plus souvent, elle demeure exclusivement spirituelle. Pour l’atteindre, il faut que l’âme se retire de tous ses sens, et gagne, pour ainsi parler, la cime de ses puissances. Mais de même que si les eaux débordées inondent les vallées et forcent les habitants à gravir les montagnes, ces réfugiés y trouvent un air plus pur et une lumière plus sereine ; de même aussi, en émigrant dans ses propres hauteurs, l’âme goûte une joie d’autant plus réelle et plus vive qu’elle est plus céleste. A vrai dire, c’est là plus que partout ailleurs qu’elle comprend ce que l’Écriture nomme la manne cachée, et ce qu’il y a de délices surhumaines signifiées par ces mots de saint Paul : « Qui adhère à Dieu est avec lui un seul et même esprit » (1 Co 6, 17).