La joie chez Mgr Gay

La joie est un thème qui traverse l’œuvre de Mgr Gay. Ça et là, dans ses ouvrages ou dans ses lettres il égraine des développements. Comme le relève Mgr Wintzer dans sa préface de Pages spirituelles, les Elévations en sont pénétrées. C’est dans le mystère trinitaire que Mgr Gay contemple d’abord la joie : « Dieu a un Fils, voilà la fête » exulte-t-il dans l’élévation n°111 ! Cette joie de Dieu est donnée, livrée aux hommes par l’Incarnation : « Jésus, né à Bethléem, c’est la joie même de Dieu descendue sur la terre » annonce-t-il dans le magnifique petit traité ci-dessous :

 

 » La beauté est le parvis de l’amour ; la joie en est le sanctuaire. Il n’y a rien que l’âme convoite tant que la joie : c’est ce qu’elle pressent dans la beauté, c’est ce qu’elle veut trouver dans l’amour. Tout le reste, elle le traverse, pour ne se reposer que là. La joie est sa fin, il est simple et régulier qu’elle y tende et s’y précipite. Tout ce qui est en elle est orienté de ce côté ; tout y va droit, comme à un centre. L’âme veut si passionnément la joie, que, plutôt que de ne la trouver nulle part, elle la demande aux biens défendus, c’est-à-dire au mal, et elle l’y prend de force.

C’est un feu que ce désir : la nature même l’allume en nous, et loin de l’éteindre ou de le rendre moins ardent, les tristesses sans nombre de ce monde servent à l’attiser encore ; car, à l’attrait propre de la joie, se joint pour l’âme affligée le charme souverain de la consolation et de la délivrance. Mais comme le feu, si utile et si bienfaisant lorsque la lumière en précède et en gouverne l’action, devient au contraire la plus terrible de toutes les forces s’il agit seul et aveuglément ; de même, cette passion de la joie, qui nous porte puissamment vers Dieu, lorsqu’elle est chrétiennement éclairée et conduite, nous pousse inévitablement aux abîmes et à la mort, dès que, se rendant indépendante de la raison et de la foi, elle suit uniquement l’impétuosité qui lui est propre. S’il se pouvait qu’en s’unissant dans leurs rapports avec un être, la beauté et l’amour ne produisissent point la joie malgré leur double et incontestable empire, la beauté et l’amour ne sauraient retenir cet être : il s’en dégoûterait, il s’en détournerait, il les fuirait avec le sentiment d’avoir été trahi, c’est-à-dire avec mépris et colère. Mais si, comme il est dans l’ordre, la beauté et l’amour donnent cette joie qui est leur fruit naturel, l’âme est incapable de résister, elle ne peut plus vouloir s’en aller, enchaînée qu’elle est par « ce triple lien » dont l’Ecriture nous dit qu’il ne peut point se rompre (Qo 4, 12). Si donc une âme en vient à savoir et à voir que, comme Dieu est la beauté et l’amour il est encore la joie, la joie parfaite, la joie totale, la joie inépuisable et éternelle, il devient comme impossible, non seulement qu’elle se sépare de lui, mais qu’elle n’adhère pas à lui pleinement, constamment et de toutes ses forces. A moins d’être insensé, on ne nie pas qu’en lui-même Dieu soit la joie absolue : on ne nie pas davantage que cette joie soit communicable. Lorsqu’on a le bonheur d’être chrétien on croit et on professe qu’il nous la veut réellement communiquer et qu’il a promis de le faire. Mais, pour ferme que soit en nous cette assurance, notre cœur souffre, et comme cette joie n’est pour nous qu’à venir, et que la certitude d’avoir demain du pain fût-ce à satiété, ne calme pas la faim d’aujourd’hui, nous sommes tous, en attendant, inclinés à nous plaindre.

Supposé vrai qu’en fait de bonheur tout restât ajourné pour l’homme, qui oserait y trouver la raison d’un scandale ou seulement d’un murmure ? Adam même innocent, n’eût pas été placé dans le paradis terrestre, il lui eût fallu, au prix d’un travail âpre et de la privation acceptée pour un temps de toute joie sensible, acheter l’incomparable bonheur d’entrer et de s’établir dans la joie essentielle de Dieu, eût-ce été là pour lui une condition injuste ou même dure ? Non certes, car pour lui comme pour nous, entre ces peines de quelques jours et l’éternelle félicité qui les devait payer, il n’y a pas l’ombre d’une proportion quelconque (Rm 8, 18). S’il en eût été ainsi d’Adam juste et innocent, combien plus de ses enfants pécheurs ! En vérité, le prix du ciel fût-il mille fois plus élevé, notre sort resterait beau et la miséricorde de Dieu magnifique. Et que de joies médiocres, misérables , fausses même et corruptrices, l’homme se trouve heureux de payer ici-bas par des attentes presque aussi longues et des sacrifices bien autrement pénibles que ne le sont les nôtres au regard de la béatitude céleste !

Mais est-il vrai que la terre n’est qu’un lieu de désolation et de deuil ? Est-il vrai que la vie présente n’est qu’une suite de peines sans mélange, sans trêve et sans compensation ? Est-il vrai que Dieu nous interdit ou nous jalouse tout contentement, tout épanouissement, tout plaisir, et que les chrétiens en particulier voient s’écouler les jours de leur pèlerinage, sans boire jamais une goutte de cette joie divine dont la foi leur enseigne qu’ils portent substantiellement en eux l’océan ?

Dieu disait à Abraham : « Essaie de compter les étoiles » (Gn 15, 5) : essayez donc, vous aussi, de compter les joies que Dieu vous donne, « Il ouvre la main », dit le Psalmiste, « et il emplit de bénédiction toute créature vivante » (Ps 144, 16). C’est à la première heure du monde qu’il a ouvert ainsi la main et depuis, même après le péché, il ne l’a pas refermée une seconde. Il y a des jours de pluie ; mais que de jours de soleil ! Il y a des ombres et des brouillards, mais que de lumière et de ciels sereins ! Il y a de rudes hivers ; mais quels printemps fleuris et quels automnes fertiles ! Il y a quelques bruits effrayants ; mais que de chants d’oiseaux, et que d’harmonies dans la nature entière ! Et au-dessus de ce premier monde, à travers lequel si souvent Dieu lui-même nous sourit que de joies, et quelles joies! Qui dira celles de la science, celles de l’art, celles de l’industrie ? Qui racontera celles de la famille, celles de l’amitié, celles de l’amour ? Tout cela cependant, ce n’est que l’ordre naturel, l’ordre des biens communs à toute l’humanité, sans distinction de race, de pays, d’état social et même d’état moral ; car l’Evangile le dit, et nous en sommes témoins : « Dieu fait luire ces soleils et pleuvoir ces rosées sur les champs du pécheur aussi bien que sur ceux du juste » (Mt 5, 45). Oui, tout cela, s’écrie saint Augustin, « ce sont les consolations des misérables, et même des réprouvés ; ce n’est pas le salaire des élus. Mais alors, continue-t-il, si telles et si nombreuses, et si excellentes sont ces consolations, que sera ce salaire ? » (De civit. 22, 24).

Sans monter encore jusque-là, regardez les joies divinement répandues dans l’ordre de la grâce cet ordre que le baptême nous ouvre et dans lequel nous demeurons jusqu’à notre heure dernière. De droit, le péché n’est plus là : si dans un certain sens on peut dire qu’il y entre, puisque le péché, comme tel, n’exclut pas le baptisé de l’Eglise, ce n’est que pour y être pardonné et détruit : c’est dans cette espérance et à cette fin qu’on l’y souffre ; et qui ne comprend que la disparition du péché c’est l’apparition de la joie et le commencement de son règne ? Et de vrai, la joie ne commence pas seulement de régner dans la grâce, quoique, par rapport au bonheur promis, nous n’en soyons jamais ici-bas qu’aux préludes ; ce règne va s’affermissant et se dilatant toujours : si bien, que dans les âmes fidèles, il devient un règne tranquille et incontesté. Le christianisme tout entier n’est que joie. N’est-ce pas comme ère de joie que les prophètes de l’ancienne alliance le présentent partout au désir et à l’espoir des hommes ? Et quand il naît avec Jésus, est-ce que le ciel, infailliblement véridique, ne dit pas aussitôt aux bergers par la voix d’un ange : « Voici que je vous annonce une grande joie, ou plutôt « la grande joie, qui sera celle de tout le peuple », du vôtre d’abord, puis de tous ceux qui vivent ou qui vivront (Lc 2, 10) ? Jésus, né à Bethléem, c’est la joie même de Dieu descendue sur la terre, et Jésus ne vient que pour se donner. Il est la source de ce fleuve qui, « rapide comme un torrent, « dit David porte partout la joie dans la cité de Dieu » (Ps 45, 5), c’est-à-dire dans la sainte Église. L’Esprit qui sacre et emplit cette Église en ce jour de la Pentecôte où, finissant de mûrir, elle donne ses premiers fruits, l’Esprit-Saint est une onction de joie (Ps 44, 8), et lui-même le déclare. Aussi, toute pleine de lui, l’Église ne travaille qu’à faire des bienheureux. Dans la mesure exacte où elle propage la sainteté, elle propage le bonheur. A le bien prendre la vie tout entière de l’Eglise n’est qu’une fête : chacun de ses jours est appelé par elle une férie, c’est-à-dire une vacance, un loisir un temps de réjouissance ; et de là vient qu’elle chante toujours. Quelle autre société le fait quelle autre a imaginé ou entrepris de le faire, et quelle autre l’eût jamais pu faire ? Or voici dix-neuf siècles que celle-ci n’a cessé de chanter, et ainsi continuera-t-elle jusqu’à la fin du monde (Ps 143, 54). Et le chant est tout autre chose pour elle qu’un passe-temps, un plaisir qu’elle prend ou qu’elle donne à ses heures ; c’est un besoin, c’est un devoir, un devoir toujours prescrit et toujours accompli : c’est l’accent régulier de son langage et l’une des formes de son culte. On chantait dans les catacombes, on a chanté sur les échafauds, on chante sur les cercueils : on ne chantera jamais tant, ni d’un cœur si joyeux, que quand, sur les ruines amoncelées partout par l’antechrist, on lèvera les yeux du côté de l’orient, pour saluer enfin la venue de la rédemption dernière et totale (Lc 21, 28). Quel signe ! quelle révélation ! mais en même temps quel privilège ! La joie n’est donc pas seulement le but de l’Église et le terme qu’elle propose à tous : elle entre dans son tempérament et est son œuvre principale.

D’un mot plusieurs fois répété par saint Paul (Ph 3, 1-4 ; 1Th 5, 16), on doit conclure que c’est une de ses lois, et, pour qui sait comprendre, cette loi est capitale : on pourrait même prouver qu’en morale tout s’y réduit, et que la joie est à la fois la cime et la somme de nos devoirs. Mais cette joie qu’elle prescrit, l’Eglise la fait d’abord, elle la donne à qui veut la prendre. Est-ce que la joie ne sort pas naturellement des lumières qu’elle verse dans le monde par sa doctrine, des perspectives qu’elle ouvre, des espérances qu’elle fonde et entretient des pardons qu’elle accorde, des trésors de toute sorte qu’elle dispense, des sacrements qu’elle administre, du sacrifice qu’elle offre, des prières qu’elle adresse à Dieu, des miséricordes sans nombre qu’elle exerce envers l’homme, de la liberté qu’elle lui rend, de la paix qu’elle lui assure ? « Mon Dieu ! Quelle est donc grande, chantait le Roi-Prophète, l’abondance des délices que goûtent dans le secret « ceux qui vous craignent, vous aiment et vous servent ! » (Ps 30, 20). L’Ecriture est toute pleine du récit de ces joies que savourent les serviteurs et les enfants de Dieu. Elles sont ineffables, et en même temps elles sont innombrables : joies de l’esprit, joies du cœur, joies de la conscience, joies de l’âme tout entière ; joies même des sens, comme il arrive dans le culte extérieur auquel la nature et l’art contribuent à l’envi : joies alors d’autant plus vives qu’étant plus élevées dans leur but, elles sont plus sobres en elles-mêmes et plus chastes dans leur objet. Que dirons-nous encore des joies chrétiennes ? Il y en a d’intimes, il y en a de publiques, il y en a de sociales et même d’universelles. Et tout cela, parmi nous, c’est la part de chacun, et nul ne nous le peut ravir que nous-mêmes. De leur nature toutes ces joies sont inaltérables, et le don que Dieu nous en fait ne souffre point de repentir (Rm 11, 29). Le monde n’y peut rien, hormis les envier quand il ne s’aveugle pas au point de n’y pas croire ; l’enfer lui-même est impuissant à nous les arracher : il n’y a que le péché qui les trouble d’abord, et ensuite nous les enlève quand il est consommé. Mais ne pèche que qui veut pécher ; et dès qu’on regrette sa faute et qu’on l’accuse, elle est remise, et alors il n’en résulte qu’un accroissement d’amour et de Joie dans l’âme réconciliée et une immense, exultation dans toute l’Église du ciel (Lc 15, 7).

Telle est enfin la triomphante vertu de cette joie que Dieu fait aux siens et qui devient leur état normal sur la terre, qu’elle ne résiste pas seulement à la douleur, en fût-elle assiégée de toutes parts ; elle va jusqu’à la transformer, la saisissant d’abord comme le feu saisit le bois, puis l’envahissant, l’attirant à elle, se l’appropriant, et finissant pour ainsi dire par se l’identifier. Nous l’avons déjà dit ailleurs : on devient heureux de pleurer et l’on jouit de souffrir. Où y a-t-il, hors de chez nous, hors de la famille de Dieu, hors de Dieu, des joies pareilles, si fermes, si puissantes, surtout si victorieuses ? Notre adoré Sauveur disait : «  Cueille-t-on des raisins sur des épines ou des figues sur des ronces ? » (Mt 7, 16). Cela ne se voit jamais dans la nature et hors que Dieu y mît la main par un miracle, la chose est impossible : dans la grâce, c’est un fait quotidien. Oui, depuis que ces ronces et ces épines, que le péché d’Adam a fait germer de notre sol, ont couronné la tête mille fois bénie de Jésus et percé sa chair virginale, les épines produisent des raisins et les figues se cueillent sur les ronces. Et justement parce qu’ils naissent ainsi, ces fruits ont un goût plus exquis que s’ils étaient poussés sur leur tige naturelle. N’est-ce pas plus que le raisin et la figue issus d’un buisson épineux, ce sacrement, cette joie, ce trésor infini de toutes les joies chrétiennes, ce pain plus qu’angélique qui fait goûter toutes les délices, parce qu’il a toutes les saveurs » (Sg 16, 20), cette Eucharistie enfin, qui sort du sacrifice et de la croix sanglante de Jésus ? Et si toute la substance de notre joie est dans la grâce, est-ce que toute grâce ne découle pas de la Passion de Jésus ? Oui, désormais, être affligé avec Jésus est la chose la plus douce du monde ; et souffrir pour son nom, c’est ouvrir toute son âme à des inondations de joie. « Ils s’en allaient pleins de joie », est-il dit des apôtres injustement cités devant la justice de leur pays ; et pourquoi étaient-ils Joyeux ? « Parce qu’ils avaient été trouvés dignes d’être injuriés et flétris pour le nom de leur maître » (Ac 5, 41). Et saint Paul, qui n’était pas là cette fois, mais à qui il était réservé de pâtir pour ce nom plus que les autres (Ac 9, 16) : « Je surabonde de joie », dit-il, « dans mes tribulations » 2 Co 7, 14).

C ‘est jusque-là que, dès ce monde, nous entrons, comme dit l’Évangile, dans la joie de Notre-Seigneur (Mt 25, 21). Car si Dieu nous donne des joies, si surtout il est notre joie, comme il l’est par la grâce et dans la grâce, c’est que lui-même est la joie par essence, comme il est par essence l’amour et la beauté. La grâce est, selon saint Pierre, une participation à la nature divine (2P 1, 4) : puisque, pour Dieu, exister ou être heureux n’est qu’une seule et même chose, on ne peut participer à sa nature sans participer à sa joie : et plus parfaitement on communie à l’une, plus parfaitement aussi on communie à l’autre. Quelle lumière pour éclairer notre vie et nos voies ! Quel principe, quelle règle, quelle sauvegarde, quel aiguillon ! Nos joies chrétiennes sont les premiers rayonnements en nous de la joie qui est Dieu même, le signe de sa présence, l’effet de son amour pour nous, le fruit de son union avec nous! Dieu montrait cette vision à Augustin pour achever de le séduire, c’est-à-dire de le convertir : « Je voyais la chasteté, dit l’admirable saint en racontant ses dernières luttes ; elle était toute radieuse d’une joie pure et sereine : comme l’eût pu faire une amie ou une sœur, elle m’invitait à venir ; et toute prête à m’embrasser, elle me tendait ses mains pleines d’encourageants exemples : enfants, adolescents, jeunesse nombreuse, tous les âges, veuves vénérables, femmes vieillies dans la virginité, toutes ces âmes étaient chastes, et cette chasteté ne restait stérile en aucune; elle y était une mère féconde, y enfantant la foule des vraies joies, comme autant de fruits qu’elle doit à votre amour, ô Dieu qui êtes son époux ! » (Conf. 7, 2).

Cette expérience des joies divines peut aller fort loin sur la terre ; si loin qu’on a entendu des saints crier parfois à Dieu : C’est trop, Seigneur, c’est trop ; arrêtez-vous, épargnez-moi, sinon je vais mourir. Mais, même portée à ce comble, qui devient un excès, la joie présente n’est jamais que l’ombre de celle qui est divinement promise à quiconque aura eu la sagesse et la force d’être ainsi saintement heureux ici-bas et de s’en tenir fidèlement à ces bonheurs chrétiens, dédaignant tous les autres. Fût-on ravi comme sainte Thérèse et enivré comme saint François, il reste que « l’œil de l’homme n’a pas vu, que son oreille n’a pas entendu, et que son cœur n’a pas conçu ce que « Dieu réserve à ceux qui l’aiment » (1Co 2, 9). »

 

Extrait de De la vie et des vertus chrétiennes considérées dans l’état religieux, chap. de la chasteté, Oudin, Paris-Poitiers 1874-1889, T2, p.127, 136