La réalité de l’enfance du Christ

Nous avons tous, quand nous lisons l’Évangile ou en méditons les récits, l’habitude d’idéaliser plus ou moins l’Enfant Jésus. Qui oserait nous en blâmer, et quelle âme, pour peu qu’elle soit éprise du Christ, est capable de ne jamais glisser sur cette pente ? On se résigne difficilement à regarder ce Dieu naissant comme un enfant vulgaire. On lui fait de sa divinité je sais quelle auréole humaine. On se le représente tout lumineux, ou du moins rayonnant d’une beauté toute céleste. Il y a du vrai pour la beauté, et nous ne rétractons rien de ce que nous en avons dit. On n’est que juste en étant large avec l’amour ; on aurait mauvaise grâce à lui intenter des procès, et nul n’a le droit de l’inquiéter si, même de la crèche, il essaie de faire un Thabor. Malgré cela, il ne convient point que l’idéal ici nous voile trop le réel. Loin d’y gagner, l’amour y perdrait. Dans la religion d’ailleurs, c’est la vérité qui tient le sceptre.

Écartez donc le péché et ses suites impures. Jésus, tout vrai Dieu qu’il fût, était à Bethléem un véritable enfant. Comme le Sage l’a écrit en parlant de lui-même, « il avait été déposé sur la terre que nous foulons tous et ses lèvres avaient aspiré l’air commun » (Sg 7, 1-3). Que les mères se rappellent ce qu’étaient leurs enfants au jour de leur naissance ; tel fut le Verbe fait chair. Et cela, non au dehors seulement, mais au-dedans : car, encore que, par sa cime, son âme fut toute plongée dans les splendeurs de la vision béatifique, et qu’en tous ses sommets elle possédât d’une manière infuse et habituelle toute grâce, toute science et toute vertu, en même temps néanmoins, par cette partie d’elle-même qui animait son corps et regardait la vie de la terre, elle était une vraie âme d’enfant. Elle voulait, d’accord avec sa propre divinité, ne se manifester par aucune vie raisonnable apparente, mais uniquement par des fonctions et des instincts. Elle voulait devoir apprendre de la seule expérience toutes sortes de choses qu’elle ne connaissait point encore ainsi, et ne faire que peu à peu une innombrable série d’actes dont, par fidélité à Dieu, et pour rester vraie et sincère en son état d’enfant, elle se rendait elle-même incapable. L’Évangile nous l’apprend, quand il dit qu’avec le temps, « l’enfant croissait en âge, en sagesse et même en grâce », manifestant ainsi, selon le progrès naturel de son âme, ce qu’il était et possédait au fond depuis sa conception. Ne vous figurez donc rien de merveilleux ni d’extraordinaire en ce premier âge du Sauveur. Ce que l’on a raconté à ce sujet au cours des siècles est apocryphe ou imaginaire.

La réalité de l’enfance du Christ a donc aussi sa place dans les profondeurs de ce mystère [la Présentation au Temple]. La divinité et la virilité ne sont pas moins cachées dans le petit enfant de Bethléem, que son humanité et sa divinité ne le sont dans l’Eucharistie.

Mais, nous vous l’avons insinué, ce premier état de Jésus est l’exorde de son sacrifice. Si, comme l’écrit saint Jean, il a été par sa prédestination et dans les membres de son corps mystique, « immolé dès l’origine du monde », à meilleur titre l’est-il quand il y entre personnellement. Le premier mot qu’il y prononce est un mot de victime et qui le livre à Dieu sans réserve comme sans retour (cf. He 10, 5). Dit par lui quand il fut conçu, équivalemment répété au moment de sa naissance, ce mot exprime son état le plus intime et le plus radical, le raison de sa venue, la loi, le caractère et l’emploi de sa vie temporelle. À le bien prendre, l’état d’enfance n’est que l’une des formes de son état d’hostie et la première en date.

Extrait des Entretiens sur les mystères du Saint Rosaire, quatrième mystère : la Purification de la sainte Vierge.