Le temps de la Passion avec une correspondance particulière et intense…

La seconde correspondante de Mgr Gay dans le deuxième volume de ses lettres de direction spirituelle est une mère de famille. Le directeur l’accompagne dans une vie intérieure à la fois particulièrement éprouvante et de haute intensité mystique. Lorsque la correspondance arrive à maturité, il nomme la voie de sa dirigée dans chacune de ses lettres : la crèche et la Croix. Le génie littéraire et spirituel de Charles Gay lie sans cesse les mystères. A la lettre 15 le mot qui réunit les deux grâces est donné : « agneau ». La correspondante sera l’agneau, à la fois offerte – Mgr Gay qualifiera son âme de « sacerdotale », et enfant ;  et ceci indissociablement. La crèche est le premier des mystères et Mgr Gay indique souvent que cet ordre se continue dans la vie du chrétien. On ne se rend pas comme il convient à la Croix sans être enfant : « soyez enfant pour être agneau » (lettre 29). Mais l’enfance n’est pas qu’un point de passage pour l’évêque d’Anthédon, c’est aussi un sommet comme il l’indique dans De la vie et des vertus chrétiennes. Il déclare ainsi à sa correspondance : « cette croix, qui , en consumant en vous les restes de la vie de péché, devient le principe d’une vie absolument nouvelle, il faut que, trouvant votre cœur humble, simple, docile et doux, elle fleurisse en enfance. C’est dans cette floraison divine de vos souffrances que se trouve cette pureté, cette innocente première, cette candeur originelle, enfin cette virginité surnaturelle dont Notre Seigneur vous a parlé ; et c’est cette pureté divine qui, faisant à Dieu, en vous, une liberté complète, lui permettra d’opérer tout ce qu’il veut. Je vois là tant de sainteté, en même temps qu’une fécondité si admirable, que j’en suis tout divinement ému » (lettre 25).

Nous ne pouvons livrer ici que quelques extraits, et au compte-goûte (avis aux volontaires copistes ! contact@mgr-gay.fr). Leur profondeur devrait cependant permettre de vous aider à entrer dans le temps de la Passion, à y suivre le « bon Maître ». Si parfois la plume est rude, suivant d’importantes épreuves, l’onction est toujours là !

Scann des lettres 1 à 22 (la qualité de l’image est moyenne, mais le contenu se mérite !).

Lettre 26

Vos lettres me sont toujours une consolation, ma chère fille en Notre-Seigneur, surtout quand elles me montrent votre âme fidèle à Dieu, livrée à ses droits, occupée à son œuvre, confiante en son amour, zélée pour sa gloire. C’est ce que je vois dans vos dernières pages : j’en ai béni Dieu. Vos ombres ne sont pas des ombres pour moi : là même où il vous semble me dire des choses obscures, je vous comprends parfaitement ; et, quoique je sente vivement vos peines, – vous le savez, – les voyant si fort dans l’ordre de Dieu ou plutôt voyant qu’elles sont précisément son œuvre, qu’elles honorent et fécondent surnaturellement votre vie et que, par sa grâce, vous les portez avec patience persévérante et aimante, – je m’en réjouis selon l’esprit

Je sens que Dieu est content de vous. Continuez donc, ne bronchez pas dans votre foi, triomphez de tout par l’espérance, répondez à tout par l’amour, ajustez-vous à tout par l’enfance, la sainte enfance de Jésus-Christ, qui est, par excellence, la vérité de la créature, et que est très spécialement votre vérité à vous. Car voyez vous ma chère enfant, cet état d’enfance est la racine de toute cette vie d’hostie que, visiblement, Dieu vous demande. C’est par cet état d’enfance que vous faits place en vous à Jésus ; il est son entrée dans votre âme ; plus que son entrée, son règne ; et c’est seulement par le fait de la présence de Jésus-Christ et par la vertu de son règne que vous pouvez vous immoler efficacement, pour la gloire du Père et le bien de tous ceux à qui Dieu veut que vous soyez surnaturellement utile. Revenez donc sans cesse à cet esprit-principe, d’autant que rien ne vous mortifie davantage, rien ne répare mieux vos hauteurs et vos indépendances passées et ne pose votre vertu sur un fondement plus solide.

J’aime aussi, vous le savez, que vous soyez toute livrée à tous vos devoirs d’état, qui sont une expression su assurée de la volonté de Dieu sur vous, et un moyen si efficace, pour vous, de grandir en sainteté. Le beau mot que le mot de devoir ! Qu’il est grand ! qu’il est doux ! Plusieurs trouvent qu’il est sec. Ah ! ceux là ne connaissent pas l’onction qu’y met l’amour, le saint amour de Jésus et des volontés de son Père !

Portez, dans un grand secret, le fardeau dont votre vie intérieure est mystérieusement chargée : c’est le secret du Roi, dont par l’Ecriture, et qu’il est bon de celer.

[…] Restez comme un agneau livré au glaive du prêtre et en face de l’autel. Posez-vous, en Jésus, comme la proie vivante et aimante de ses perfections et des droits de Dieu ; adorez-le sans cesse, et tâchez de le si bien regarder que vous vous perdiez vous-même de vue. Jésus a vécu sur la terre comme l’hostie toujours immolée. Oh ! comme il a été paisible, silencieux, abaissé dans son immolation ! Comme il l’a tenue secrète ! Comme il l’a enveloppée dans la vie commune de ses frères ! Comme son agonie intérieure a été cachée sous des sourires ! Comme menant une vie unique, il a pourtant vécu comme tout le monde !

Je reviens souvent sur ce point ma chère enfant. C’est que je le crois d’une suprême importance : importance pour votre perfection, pour l’œuvre dont Dieu vous charge, pour l’édification que vous devez donner à votre entourage. Vous faites du bien, j’en suis sûr, et j’en ai la preuve ; mais vous en ferez d’autant plus que vous vous réduirez plus courageusement et fidèlement à l’état dont je vous parle. Je sais combien cela est difficile ; mais par la prière et le travail vous y arriverez. Que la prière ne cesse pas de s’élever de votre cœur comme une fumée, d’encens qui monte au Père céleste. Même en vous taisant, même en étant absorbée par la souffrance, vous pouvez prier. Souvenez-vous de ces deux grands mots de l’Ecriture : « votre louange, ô Dieu c’est le silence » ; et : « c’est de la bouche des enfants et des petits à la mamelle qu’il a tiré sa louange la plus parfaite ». Dieu vous veut si petite ! Voyez l’Eucharistie : elle est en tout votre modèle.

Deux biens, entre plusieurs autres, sortent de vos souffrance : le premier, c’est qu’elles vous renouvellent absolument, qu’elles vous font renaître selon l’ Esprit, et virginisent votre être ; le second, c’est qu’elles fécondent divinement votre vie. Et la substance de ces deux biens, c’est que ces souffrances vous unissent à Jésus, à Jésus crucifié et hostie. J’ai le sentiment du progrès de votre âme avec Dieu ; mais il la veut encore plus intime et plus sainte. La croix, qui a tout commencé, consommera tout, la croix aimée, portée dans l’amour ! Oh ! ma chère fille, soyez fidèle, […] Dieu le veut tant ! Exaucez votre Créateur, pauvre petite créature, qu’il a tirée du péché après l’avoir tirée du néant ! Vous le ferez […].

Je vous bénis de tout mon cœur, au nom de Notre Seigneur Jésus.

Votre dévoué Père,

Charles.

 

Lettre 33 :

Ma chère fille,

Vous venez toute affligée et souffrant persécution à l’intérieure, prise par votre oeuvre secrète, tentée, mais fidèle. Vous avez bien fait de venir, et Dieu bénit votre ouverture, soyez-en convaincue. Je souffre de vos peines, et si je suivais la compassion qu’elles m’inspirent, je demanderais à Dieu de vous en délivrer. Je le fais bien dans une mesure, réserve faite de ses droits, de ses volontés sur votre âme et de ses adorables bons plaisirs ; mais je ne puis faire davantage, et c’est assez que, suppliant l’amour infini de verser son onction sur vos plaies, je vous exhorte paternellement à soutenir, jusqu’au bout, ce grand scandale de la croix du bon Maître.

Mon enfant, croyez à l’amour : c’est lui qui conduit tout, ici ; c’est lui qui vous dépouille, qui vous humilie, qui vous tourmente, se servant de vous, proportion gardée, comme il s’est servi de la sainte humanité de Jésus, la livrant aux méchants, aux démons, au péché et à la passion subie pour le péché

Entrez, par la foi, dans cette humanité, qui dit à tous sans exception : « venez à moi, vous tous qui souffrez, travaillez et êtes chargés ». Entrez-y et demeurez-y : vous y trouverez, avec la lumière qui vous éclairera votre état, la grâce de persévérer jusqu’à la fin et d’accomplir les deseins de votre Père céleste. C’est un mystère d’expiation et non de réprobation que celui qui se passe en vous, – et plus encore un mystère d’enfantement que d’expiation. Vos angoisses sont divines parce que les droits en doivent être divins. Ayez le courage de vous l’affirmer à vous même et de l’affirmer contre ces flots de contradiction qui vous inondent et veulent vous engloutir.

Je sais que je vous demande là quelque chose qui semble impossible; souvenez-vous de ce que dit Jésus : « tout est possible à celui qui croit ». Abaissez-vous, non dans la crainte, mais dans l’humilité, en union avec Jésus victime, abaissé devant son Père et portant nos péchés. Vous n’êtes point coupable ma pauvre enfant; vous avez horreur de tout mal ; ce qui vous fait souffrir, c’est ce dont Dieu lui-même souffrirait, s’il étant encore ici-bas dans son état passible. Ce sont de saintes douleurs : au lieu que la tentation et le sens humain vous y montrent des signes de la colère de Dieu, vos bons anges et nous y voyons d’incomparables signes de la dilection qu’il vous porte. Souvenez-vous que l’œuvre des œuvres c’est la patience ; elle vaut mieux que le travail, elle vaut mieux que l’aumône; elle est le dernier mot de la vie de Jésus et la source du salut du monde.

Chère enfant, surmontez-vous, oubliez-vous, perdez-vous, émigrez tout entière dans cet être de grâce que la miséricorde de Dieu a fait en vous, dès votre conversion, et qui est le commencement de votre être céleste. C’est là qu’est cette enfance surnaturelle qui vous a été montrée; tenez-vous-y comme en une citadelle d’où vous défierez vos ennemis, disant amen, toujours amen, et un amen cordial, aux volontés immolantes de Dieu, et leur livrant votre être terrestre. Aimez Dieu librement, selon l’esprit , et menez vis-à-vis de lui, la vie de l’enfant la plus innocente, la plus candide, la plus confiante, la plus tendre. C’est du haut de cet état que vous pourrez tout ce à quoi je vous ai exhortée. Vous ne pouvez y demeurer que moyennant une violence ; ais notre bon Maître nous dit que les violences sont nécessaires pour ravir le royaume des cieux. – Soyez agneau ; vous savez ce qu’est ce mot pour vous, ce qu’il contient d’enseignements, de clartés, de vertus et de victoires : agneau devant Dieu et aussi devant les hommes.

Ne vous éloignez pas de la communion : elle vous est indispensable. Je parle d’une communion fréquente et très fréquente.

Je demande beaucoup à Notre-Seigneur de vous faire trouver la paix dans vos confessions. Bornez-vous à y dire vos fautes, sans parler de votre état, qu’on ne saurait comprendre, à moins de vous connaître. Je sais que vous démêlez parfois assez malaisément vos fautes, à cause de cette tempête de sentiments dans laquelle vous vivez ; mais j’ose bien vous donner cette règle de ne pas vouloir trop vous rendre compte, de ne chercher pas à tout constater, et de dire plutôt moins que plus. Jamais, je vous en donne l’assurance, vous ne commettez de faute grave, et vous pourriez, à la rigueur, vous dispenser de la confession. Cependant je ne vous le conseille pas ; mais bornez-vous à la faire chaque quinzaine.

Allons, ma pauvre chère fille, j’espère que Dieu bénira, pour vous, ces quelques mots : courage, courage, courage ! Souvenez-vous que vous avez dit à Jésus : eamus et moriamur. Oh ! Rien n’est plus profond en vous, rien n’est plus vrai, si plus vivant, ni plus définitif, ni plus aimé que cette donation et tout vous-même à Dieu pour ses ouvres. Je vous ce point splendide derrière toutes vos ténèbres ; et telle est sa clarté, que ces ténèbres ne me semblent plus que des ombres tout à fait vaines : et Dieu m’a placé, d’office, pour vous voir ; et, vraiment je vous vois. […]

Adieu ; je vous bénis, vous et tous les chers vôtres

Votre tout dévoué Père en Notre-Seigneur,

Charles.