L’Eglise comme corps vivant

Les articles que nous publions sont la plupart du temps de splendides pages spirituelles ; mais les ouvrages de Mgr Gay ont aussi été repérés pour leur solidité doctrinale. Mgr Gay se faisait fort de lier les deux alors qu’ils sont souvent, en droit ou en fait, mis en opposition. Il était aussi parfaitement au fait des controverses intellectuelles de son temps. Ainsi peut-on lire au détour des mystères du rosaire deux paragraphes très nets sur ce que la théologie nomme le « développement » ou la « tradition ». A l’instar de théologiens contemporains comme J.-A. Möhler ou J.-H. Newman, il choisit d’assumer la conscience historique qui caractérise de nombreux travaux du XIXème siècle, dans une vue de l’Eglise comme corps vivant et croissant, plutôt que de s’engager dans un scepticisme qui séparerait l’Eglise de la durée, du temps et de l’histoire :

« Une chose aussi peu frapper tout œil attentif, c’est que, par un dessein de Dieu, dont la raison n’est pas difficile à saisir, à mesure que l’Eglise continue de vivre, de lutter et de se développer sur la terre, les dévotions vont s’y multipliant. Cela donne quelquefois le change à ceux qui n’ayant pas, dans la mesure requise, le sens du Jésus-Christ, ne compressent pas suffisamment les conditions terrestres où vit son corps mystique. Ils étudient l’antiquité (pas toujours très profondément et n’ayant pas non plus pour cela les lumières nécessaires) ; ils l’étudient néanmoins, et la voyant plus simple en ses allures et apparemment moins ornée ou chargé d’œuvres pieuses qu’il ne l’est dans les temps modernes, il disent qu’elle a changé, et en font un grief ou même un crime à l’Eglise Romaine, reine et maîtresse des autres.

Comment ne voient-ils pas que ce qu’ils nomment un changement arbitraire et funeste n’est que le progrès normal et glorieux de ce royaume qui, n’ayant, à son début, que la grosseur d’un grain de sénevé, devient peu à peu un grand arbre, où le peuple des âmes accourt pour s’abriter ; et d’autant plus nombreux qu’il y trouve des rameaux plus forts, des feuillages plus touffus et une plus grande abondance de fruits? Le besoin des âmes chrétiennes n’explique pas moins ce bienfaisant progrès […]. »

La perception de l’Eglise comme corps mystique, [perception qui a fait l’objet d’une communication au colloque de novembre 2015] est donc chez Mgr Gay celle d’un corps incarné et croissant. Bien entendu toutes les « dévotions » dont traite dans ce passage l’évêque ont elles aussi leur propre durée : « il y en a de permanentes et vraiment d’immortelles : ces sont celles qui, par leur racines, tiennent si profondément au christianisme, qu’elles se confondent presque avec lui et importent à son intégrité, ou même parfois à son essence. D’autres ont brillé un temps, pour s’éclipser ensuite, ou du moins jeter moins d’éclat et passer à des rangs secondaires : cela est surtout vrai pour celles qui regardent les saints […]. La cause des vicissitudes qui se rencontrent dans cette histoire nous échappe en partie, et ce qui s’en pourrait découvrir nous serait peu utile. Toujours est-il que le fait existe. Ces variations sont naturellement moins fréquentes dans les dévotions qui concernent Notre-Seigneur et ses mystères : soit ceux de sa personne et de sa vie, soit ceux qu’il a institué sur la terre, en en laissant à son Eglise le dépôt, l’intelligence, l’administration et les fruits. Même ici cependant on voir, au cours des temps, quelques diversités se produire. » (Entretiens sur les mystères du saint Rosaire, chapitre introductif intitulé « des dévotions en général »).