Sur le surplomb de la foi

Je pense, ma chère fille, que l’état dont vous vous plaigniez dans votre dernière lettre, a changé. Toutefois il peut revenir : cela tient aux conditions où nous sommes, ici-bas, et aux nécessités de notre éducation surnaturelle, dont Dieu prend un soin si touchant. Il est si sage qu’il emploie nos misères mêmes à nous rendre moins misérables ; et il est si bon que même en s’éloignant apparemment de nous, il nous rapproche réellement de Lui. Saint Paul disait ; « Je sais manquer et je sais être dans l’abondance ». Entendez-le du spirituel : c’est une grande science et à laquelle vous devez assidûment vous exercer. Vos nuits intérieures doivent vous laisser très calme, et vos aridités ne doivent pas troubler votre confiance. Les effets de l’amour que Dieu vous porte, changent suivant vos besoins ; mais son amour est immuable. Le sentiment n’est pas apte à saisir cette immutabilité de l’amour. Il est dans le temps et il en subit les alternatives. Plus tard, il entrera, lui aussi, dans la joie et, partant, dans l’état de son Seigneur. Il n’y est point ici. Ne lui demandez donc pas ce qui lui est impossible. Mais au-dessus de votre sensibilité, au-dessus de votre imagination, au-dessus même de votre raison, Dieu nous a fait un sens nouveau, surnaturel, le sens du divin ; non seulement de ce divin que Dieu a répandu dans ses œuvres et qu’une certaine élévation naturelle de l’esprit, un certain génie nous fait percevoir, – mais de ce divin qui est le dedans de Dieu, son secret, sa vie, sa gloire, sa pensée, sa béatitude intérieure, mystère naturellement inaccessible à toute créature, mais que toute créature est appelée à connaître, à croire, à espérer, à aimer, à posséder par la révélation que nous en fait Jésus-Christ et la grâce qu’il nous donne. – Je parle de la foi.

Voilà un sens suprême qui atteint Dieu directement, qui l’embrasse équivalemment et qui, étant ainsi tout près de Dieu, doit dominer tout l’homme. C’est là, ma fille, dans cette région sublime, sereine, divine, que se passe la vie des vrais chrétiens, et c’est de quoi l’Ecriture dit : « Le juste vit de la foi ». C’est de quoi parlait saint Paul quand il disait : « Que votre vie se passe dans le Ciel ». Comme le fer, qui est jeté dans le feu, prend toutes les qualités du feu, de même l’esprit de l’homme, que la foi jette et tient dans les manières de vivre de Dieu, prend ces manières de vivre. Il est stable, infaillible, supérieur à tout, absolument libre, détaché de toutes choses, victorieux, pur, saint, ardent, enfin tout ce qu’est Dieu en sa Trinité adorable. Laissez donc vos sensations, passez par-dessus vos sentiments, tenez-vous plus haut que tout ce qui change et se meut en vous. Ne vivez volontairement que dans ce point, dans cette cime de votre être qui se greffe sur Dieu, qui se noue avec  Dieu, qui fait que vous entrez en lui et qu’il entre en vous, et que vous devenez, comme dit saint Paul, un même esprit avec Lui.

Voilà, ma fille, une vie très excellente et le secret d’une parfaite sainteté, en même temps que de la paix la plus entière qu’on puisse posséder en ce monde. Ce n’est pas le Ciel : c’en est le vestibule ; ce n’est pas la gloire : c’est le plus haut point de la grâce et la vraie vie mystique à laquelle tous les chrétiens naissent, sachez-le bien, à leur baptême, et dans laquelle ils montent, non point par tel ou tel procédé extérieur, non point par telle ou telle discipline intérieure, mais par le progrès de leur amour pour Dieu et pour leurs frères : car tout revient là et tout est là. C’est pourquoi saint Augustin, que vous aimez tant, est un des plus admirables mystiques qui aient vécu sur la terre. La vie mystique, c’est Jésus vivant en nous et nous en Jésus, pas autre chose. Tout le reste ce sont des paroles et des ombres ; la réalité n’est que ce que je vous dis. Vivez donc là, ou plutôt continuez d’y vivre ; car vous voyez bien que, depuis votre conversion, vous n’avez  pas cessé d’y aspirer et, – laissez moi vous le dire parce que je le pense, – vous n’avez pas cessé d’y croître………

Adieu, ma chère fille, je vous bénis au nom de notre bon Maîtr.

Votre tout dévoué père,

Lettre 22 du du premier tome de Correspondance de direction spirituelle