Sur l’entière disponibilité à la volonté divine

Ma chère fille,

Je ne suis ni surpris ni scandalisé de votre lettre. Il y a de l’avantage et une sorte de nécessité à ce que vous m’écriviez ainsi à plume courante, me disant vos pensées et vos impressions. De toutes vos paroles, deux choses me demeurent, que je savais déjà, mais qui me sont de plus en plus certaines : la première, c’est que vous aimez Dieu ; la seconde, qui en est la suite et le signe, c’est que vous êtes capable d’obéissance. Avec cela et du temps, que n’obtiendrez-vous pas ? Vous avez toujours aimé Dieu naturellement, même alors que vos péchés vous séparaient de lui. Maintenant que ces péchés sont pardonnés, effacés, abolis, vous l’aimez chrétiennement. Il n’y a plus à faire naître en vous cet amour, mais à le perfectionner et à en diriger l’application.

C’est pourquoi j’ai voulu vous initier peu à peu à la science des Saints (…). Pour ce qui est de la méditation, – que j’aime mieux appeler, quant à vous, l’entretien avec Dieu, – l’expérience que vous en faites ne me semble pas suffisante pour prononcer. Continuez donc, mais prenez bien garde que je ne vous ai tracé pour cet entretien aucune forme. Parlez à Dieu de quoi vous voudrez : de lui, de vous, de ses perfections, de ses bienfaits, de ses paroles, de ses souffrances, de vos fautes, de vos besoins, de vos désirs, de vos joies, de vos douleurs, du prochain, des pauvres, de la sainte Eglise ; louez, adorez, priez, admirez, demandez. Pourvu que vous demeuriez avec Dieu par l’esprit et par le cœur, pourvu que vous vous occupiez de Dieu et vous remplissiez de lui, c’est tout ce qui importe. Que de grâces vous viendront par le moyen de l’oraison ! Une connaissance vivifiante de Jésus-Christ, une union intense et habituelle avec lui, une sève abondante dans vos actions (…).

Je vous conjure de ne pas vous troubler de l’avenir sous quelque rapport que ce puisse être. C’est manquer à Dieu. L’Evangile est formel : « Ne vous mettez point en peine du lendemain » : ce qui ne défend pas une sage prévoyance, mais bien une inquiétude défiante. Regardez que votre argent n’est point à vous, et que si Dieu veut lui donner une autre destination que celle qu’il lui donne à présent, vous n’aurez qu’à vous soumettre et à le bénir. Ce qui doit surtout vous plaire dans les charités que vous faites, c’est qu’elles plaisent à Dieu. Dès qu‘autre chose lui plairait davantage, vous devriez vous-même l’aimer mieux. C’est au maître à régler son service, et non à la servante. Les événements et les conseils, c’est par où vous connaîtrez la volonté de Celui à qui vous êtes toute, et qui est, par conséquent, le propriétaire de tout ce qui vous appartient. Je ne sais ce qui arrivera, mais je sais qu’il n’arrivera rien qui ne soit permis de Dieu et ordonné pour le plus grand bien. Et je ne serais pas bien surpris que Dieu, jaloux comme il l’est de vous, ne vous fît renoncer, dans une mesure et pour un temps, aux aumônes que vous faites, pour briser l’attache trop humaine que vous y avez, vous sevrer d’une jouissance goûtée avec trop de passion, et vous réduire à l’abjection et à l’inutilité. Est-ce que Dieu a besoin de vous pour nourrir ses pauvres ? pour soigner ses malades ? N’a-t-il pas à ses ordres le soleil qui fait mûrir les blés, les rosées qui fécondent et attendrissent la terre, les Anges, l’Eglise et toutes choses ? S’il retire d’un côté, il rendra de l’autre. Ayez de lui assez bonne opinion pour croire qu’il ne sera pas plus embarrassé quand vous serez pauvre qu’il n’est aidé parce que vous êtes riche et que, le jour où vous perdriez tout, son amour pour ceux qui souffrent ne serait point changé. Laissez-le donc faire, en-dehors de vous et en vous, tout ce qui lui plaira. S’il veut vous sanctifier par l’humiliation, croyez que c’est une voie aussi sûre que celle des œuvres de miséricorde. Il veut vous purifier à fond, et votre nature est telle, ma chère fille, que votre personnalité se glisse bien plus dans les bonnes œuvres que dans les mauvaises. Ici ou là, elle déplaît à Dieu ; il la poursuivra partout où il la verra. Il vous aime trop pour supporter en vous une ombre d’égoïsme et d’attache désordonnée. Nous ferions rire le monde, s’il nous entendait dire qu’il y a de l’égoïsme à vouloir se dépouiller soi-même de tout pour soulager autrui ; et pourtant, c’est la vérité qu’il s’y en peut trouver, et même un grand orgueil. Donc, la paix, l’abandon ; tout livrer à Dieu, ne rien garder pour soi : voilà où il faut se tenir pour demeurer dans l’ordre.

Adieu, ma chère fille, je vous bénis au nom de N.S.

Charles, Pr.

Lettre 5 du du premier tome de Correspondance de direction spirituelle