Temps ordinaire : temps de l’abandon paisible comme Jésus eucharistie

Il y a trois cieux dont parle l’Ecriture. Tous trois sont le ciel assurément ; cependant le troisième est sans comparaison plus haut que le premier. Et de même dans ce ciel des vertus qui est le divin amour, il y a trois degrés, trois états de l’amour, et, pour ainsi parler, trois cieux. Il y a l’amour pur et simple qui aime Dieu par dessus toutes choses et le prochain pour l’amour de Dieu ; au-dessus il y a l’amour qui souffre et qui aime à souffrir ; plus haut enfin, il y a l’amour qui n’aime absolument plus rien, si ce n’est le bon plaisir du bien-aimé, et qui, saintement indifférent à tout le reste, s’abandonne tout entier à Dieu pour souffrir ou pour jouir, pour vivre ou pour mourir, pour être quelque chose ou pour n’être rien… C’est de ce troisième ciel qu’est parti Jésus-Christ. En effet, que dit-il en faisant son entrée dans le monde ? « Me voici, je viens pour faire votre volonté. » Quoi pourtant ! ne vient-il pas prêcher, travailler, souffrir, mourir, vaincre l’enfer, fonder l’Eglise et sauver le monde par sa croix ? Mais s’il veut tout cela, c’est que telle est l’éternelle volonté de son Père. C’est cette volonté seule qui le touche et le décide. Voyant tout le reste, c’est elle seule pourtant qu’il regarde ; c’est d’elle seule qu’il parle, et d’elle seule qu’il prétend dépendre. Principe, fin, raison, lumière, appui, demeure, aliment, récompense, cette volonté divine lui est tout. Il s’y pose donc, il s’y réduit, il s’y enferme ; et faisant plus tard tant de choses, des choses si relevées, si inouïes, si surhumaines, il ne fera jamais que cette chose très simple, en laquelle nos petits enfants sont capables de l’imiter : il fera la volonté du Père céleste, il s’y livrera sans réserve et y vivra tout abandonné…

Nous parlons d’abandon, nous ne parlons plus d’obéissance. L’obéissance, qui est une soumission de la liberté créée à la volonté de Dieu, a bien une parenté étroite avec la douce pratique qui nous occupe ; cependant, à regarder les choses dans leur fond, il convient de l’en distinguer. C’est assez pour cela que l’obéissance se rattache à la vertu théologale de charité. Nous ne disons pas non plus résignation, quoique la résignation regarde naturellement la volonté divine, et ne la regarde que pour y céder. Mais elle ne livre pour ainsi dire à Dieu qu’une volonté vaincue, une volonté, par conséquent, qui ne s’est pas rendue tout d’abord, et qui ne cède qu’en se surmontant. L’abandon va beaucoup plus loin.

Le terme d’acceptation ne serait pas non plus le mot propre. La volonté de l’homme acceptant celle de Dieu, semble, si régulièrement et si humblement qu’elle le fasse, se poser vis-à-vis de Dieu comme partie contractante, et ne se subordonner à lui qu’après avoir bien constaté ses droits. Cela ne nous mène pas où nous voulons aller.

L’acquiescement nous y mènerait presque. C’est un doux mot, plein d’onction, de lumière et de grâce. L’Ecriture l’emploie : « L’amour fidèle acquiesce à Dieu. » (Sap 3, 9) Toutefois, n’entrevoit-on pas qu’un tel acte implique encore une légère discussion intérieure, après laquelle la volonté, d’abord émue en face du saint vouloir de Dieu, s’apaise ensuite et se laisse faire ? …

Le mot propre ici, c’était donc l’abandon. L’acte doux, plein, vivant, ineffable qu’il signifie, n’est-il pas en effet l’inclination la plus naturelle, le besoin le plus intérieur, et par là même le plus impérieux, enfin l’acte suprême, l’acte décisif de l’amour ? S’abandonner, c’est plus que se donner. Jésus s’est donné dans l’Incarnation ; il s’est abandonné dans sa Passion ; il reste abandonné dans l’Eucharistie. Aussi la croix et l’autel, qui, dans leur dernier fond, ne sont que deux aspects d’une même chose, la croix, dis-je, et l’autel sont le dernier mot de l’amour de Jésus.

S’abandonner, c’est se renoncer, se quitter, s’aliéner, se perdre, et tout ensemble se livrer sans mesure, sans réserve, et presque sans regard, à celui qui doit posséder. S’abandonner, c’est s’écouler. Vous savez ce que dit l’Epouse des Cantiques : « Mon âme s’est liquéfiée, dès que mon bien-aimé a parlé. » (Cant 5, 6) Ce qui est liquide n’a plus de forme par soi-même. La forme d’une liqueur, c’est le vase qui la contient : mettez-la dans dix vases différents, elle y prend dix formes différentes, et elle les prend dès qu’elle y est versée. Telle est l’âme qui s’abandonne : elle fond en eau sous la parole de Dieu ; non la parole qui tonne, non pas même la parole qui commande, mais la parole du simple désir et de la moindre préférence. Saint François de Sales dit qu’elle trépasse : heureux et saint trépas ! « Nous disons des morts qu’ils sont trépassés, écrit-il, signifiant que la mort n’est que le passage d’une vie à une autre, et que mourir n’est autre chose qu’outrepasser les confins de cette vie mortelle pour aller à l’immortelle. Certes, notre volonté ne peut pas mourir, non plus que notre esprit. Mais elle outrepasse quelquefois les limites de sa vie ordinaire, pour vivre toute en la volonté de Dieu. C’est lorsqu’elle ne sait, ni ne veut rient vouloir, mais s’abandonne totalement au bon plaisir de la divine Providence, se mêlant et détrempant tellement avec ce bon plaisir, qu’elle ne paraît plus, mais est toute cachée avec Jésus-Christ en Dieu où elle vit, non pas elle, mais la volonté de Dieu en elle. » (Traité de l’amour de Dieu, IX, 9)

L’abandon est donc la pâque de l’âme ; son immolation d’un côté, mais sa consommation divine de l’autre. Car, prenez-y bien garde, c’est Dieu seul qui est l’objet direct de cet acte excellent… Ce n’est pas précisément aux choses voulues de Dieu qu’il faut s’abandonner d’abord, ni même, j’oserai le dire, aux volontés spéciales de Dieu. Ces choses peuvent être amères ; ces volontés peuvent sembler dures ; mais Dieu, notre bon Dieu, n’est ni dur ni amer : c’est en lui qu’il faut s’écouler, trépasser et se perdre ; c’est à lui, et à lui seul, qu’il s’agit de s’abandonner. Cela fait, on pourra beaucoup plus aisément rester livré à ses divers vouloirs, et à tout ce qui en sort pour nous d’extérieur et de pratique. L’enfant qui s’abandonne aux bras de sa mère, se livre par là même à tous les mouvements que sa mère trouvera bon qu’il fasse avec elle : ces mouvements, s’il les prévoyait, pourraient bien l’effrayer ; sa mère ne lui fait jamais peur.

Voyez donc Dieu tout seul, et tout le reste à travers lui. Dites-vous-le bien, c’est à Dieu même que vous avez affaire. Les yeux de la sagesse éternelle, les bras de la toute-puissance, les mains de la fidélité, le sein de l’amour, c’est à quoi très immédiatement l’abandon livre une âme. Est-ce fait pour épouvanter ?

…Dirai-je le dernier nom de ce bienheureux et sublime état ? C’est la vie des enfants de Dieu, c’est la sainte enfance spirituelle. Oh! que cela est parfait ! plus parfait que l’amour des souffrances ; car rien n’immole tant l’homme que d’être sincèrement et paisiblement petit. L’orgueil est le premier des péchés capitaux : c’est le fond de toute concupiscence, et l’essence du venin que l’ancien serpent a coulé dans le monde. L’esprit d’enfance le tue bien plus sûrement que l’esprit de pénitence. L’homme se retrouve aisément quand il lutte avec la douleur ; il peut s’y croire grand, et s’y admirer lui-même ; s’il est vraiment enfant, l’amour-propre est désespéré. L’âpre rocher du calvaire offre encore quelque pâture à la vanité ; si dépouillé qu’il soit, c’est une montagne : à la crèche, tout le vieil homme meurt forcément d’inanition. Or, pressez ce béni mystère de Bethléem, pressez ce fruit de la sainte enfance, vous n’en ferez jamais sortir que l’abandon.

Extrait du chapitre De l’Abandon, de De la Vie et des Vertus chrétiennes.